Indo karaoké

Indo karaoké
Le plus beau single du moment n’est même pas sorti en single, ou alors il y a presque vingt ans. Je veux parler de Troisième Sexe d’Indochine repris par Miss Kittin, égérie électro qui sort son premier album solo ces jours-ci : d’une voix blanche, elle égrène les rîmes et les mélodies de Nicola Sirkis. C’est sublime. Les José Bové de la tek ont certainement déjà sorti leurs revolvers devant la trahison de Miss K. la grenobloise, tout comme les apôtres en sandales de l’anti-branchitude, puisque comme tous les vieux couples, les uns et les autres ont fini par se ressembler.

Ce n’est pourtant pas pour faire un commentaire sur l’authenticité ou non de la demoiselle que j’écris ce post, mais pour évoquer une phrase qu’elle a prononcée lors d’une interview donnée à Tracks, le magazine musical d’Arte : « J’ai fait en quelque sorte une version karaoké de Troisème Sexe. » Pour éviter toute confusion, je précise qu’elle ne parlait pas d’une version de la chanson destinée à être reprise en chœur dans les bars siglés Euro 2004, mais de la nature de son geste artistique.

J’ai été amené à croire ces trois dernières années que le « karaoké » était devenu une des voies les plus fructueuse de l’expression contemporaine. Non pas simplement la reprise ou le sample tels qu’inventés par le hip hop, mais la relecture stricto sensu de signes déjà existants, et leur assemblage décomplexé, non hiérarchisé, avec néanmoins un sens aigu de l'Histoire. Cette approche en apparence paradoxale a été certifiée d’abord par le cinéma (ma « spécialité ») et notamment par le film que je considère comme l’un des grands chambardements théoriques des dix dernières années, Austin Powers in Goldmember. Ah ah ah, ne riez pas trop vite, revoyez le, et reparlons au calme en écoutant Boys de Britney. Ensuite il y a eu l’expo Playlist au Palais de Tokyo. Aujourd’hui, il y a Miss Kittin, sans doute promise à la gloire avec cet album « I com », dont l’écoute rapide m’a confirmé dans mon intérêt : plusieurs styles s’y superposent de façon absolument radicale, de morceau en morceau on passe de l’électro la plus pure au hip hop old school, puis au funk puis au punk et enfin à la pop acidulée type Lio early 80’s. Vous n’avez aucune personnalité mademoiselle. Bravo, vous êtes la popstar du mois.

Yeah, baby!

Yeah, baby!
Quel est le portrait de la popstar idéale ? La question est brûlante. D’abord évacuer une fausse piste. On ne la trouve pas dans les émissions de télé réalité qui partent à sa recherche. Que ce soit sur M6 ou TF1, ce qu’on voit, et ce qui est beau, ce sont toujours des naissances : débuts d’un groupe ou d’un chanteur, mais aussi, plus concret, plus décisif, naissance d’une voix ou d’un corps dont on suit les premières métamorphoses.

La téléstar est une chrysalide qui mute sous nos yeux énamourés. Mais la popstar est déjà un papillon : elle furète, dévoile au monde sa beauté, puis se retire d’un battement d’ailes pour cramer plus ou mois vite. La popstar est certes multiple, évolutive, mais toujours à partir d’une image primitive déjà fixée sur nos écrans intimes - cf Madonna et Bowie, les plus forts.

Alors qui ? En ce mois d’avril si peu prompt à la danse, je n’en vois qu’une. C’est un garçon. Noir, évidemment, comme tout ce qui compte ou presque dans l’entertainment américain. Chanteur. Divin danseur. C’est Usher. L’éternel petit prince du rnb parvenu à maturation squatte actuellement les charts de nos grand-mères (France Bleue) et ceux de nos petites sœurs (NRJ etc). Yeah (c’est le titre de son single, petite bombe qui déchire en deux notes et puis c'est tout). Elle vont enfin se parler.

Et pourquoi Usher ? Parce qu’il cumule les deux qualités principales d’une popstar : incarner le présent absolu tout en montrant son intemporalité – autrement dit, sa conscience de l’Histoire. Pour le comprendre, il faut passer un peu de temps sur les chaînes musicales. On y cherchera deux clips. Dans celui de Yeah, et bien qu’il n’aie rien d’une bombe sexuelle, Usher exhibe toute la panoplie du rnbiste de base : baskets flashy, casquette désaxée, veste blanche, jean baggy, bijou en diamants, bonnes bitches en minishort. Mais le plus important, c’est qu’il danse. Comme un Dieu. Le montage ultrarapide, même s’il empêche de saisir l’ensemble de sa chorégraphie, nous laisse admirer quelques détails, quelques gestes sublimes : un déhanché par ci, un mouvement de nuque par là, deux ou trois pas glissants idéalement enchaînés. C’est un bon début. Le deuxième clip, lui, nécessite plus d’attention. C’est celui de Naughty Girl, le nouveau single de Beyoncé. Sans être crédité, Usher y apparaît quasiment en tant que figurant. Il ne chante pas mais danse style salon avec la belle, à peine une minute. Il est habillé en black années 50, veston et gilet. Absolument sobre, il incarne l’anonyme danseur voué à son art.

Sa force est de faire de ces deux images a priori concurrentes un ensemble cohérent : crédible en star du rnb 2004 comme en élégant danseur « de patrimoine », tel est Usher.

Cette alliance de l’ancien et du nouveau appelle un souvenir précis : celui de Michael Jackson, dont notre popstar du mois reprend bien des attitudes, au point que l’on peut voir en lui une réincarnation joyeuse du King of Pop, au moment même ou celui si s’enfonce dans la plus effarante tristesse. L’original a renoncé à son corps et s’emploie à le mutiler, lui le fait revivre en y injectant sans arrêt un peu de sang neuf. Intéressant petit bonhomme…