Prince des ténèbres

Prince des ténèbres
En passant tout à l’heure devant un magasin branché-beauf du Marais en compagnie d’un jeune philosophe névrosé, j’ai remarqué en vitrine une annonce pour le lancement prochain du jeu Space Invaders version 2004. La soirée aura lieu la semaine prochaine, me semble-t-il. Chez Colette. Je n’ai rien contre ce magasin, je viens même de m’y acheter des shades Dior Homme introuvables ailleurs que dans le Vogue USA. Je les adore. Je sais, c’est facile.

Mais je n’ai pas perdu mon temps. Au moment où je passais devant ce magasin, je me suis rendu compte d’une détestation que je ne m’étais pas encore formulée. La nostalgie en soi, celle qui perturbe mes visions de trentenaire trop marqué par l’idée de la première fois, je lutte chaque matin pour ne pas y céder, et si j’y cède parfois, cet abandon est terrible et délicieux. Mais la nostalgie qu’on m’impose, celle de Casimir, de Pac Man et donc de Space Invaders, celle-là me semble un mode de régression générationnelle horriblement anticool. Paris Hilton trouve que le Coca Light, c’est pour les fat people. Moi, mon coup de gueule c’est plutôt : la régression, c’est comme le sexe, c’est bien à deux, trois maxi, mais après, sans moi les gars.

L’expérience concrète de cela m’est venu un peu avant que je ne formule ce raisonnement, hier matin, en regardant le DVD, tout juste sorti dans le commerce, du concert de la tournée 1986 de Prince. En deux mots, ce concert est mythique pour moi. Je n’y étais pas – trop jeune, pas parisien, connaissais pas Prince. J’ai dû le voir une trentaine de fois vers l’âge de 16 ans, trois ans plus tard. Pour moi, c’est le summum de Prince parce qu’à ce moment-là, il cumule à égalité les douces fonctions de génie post-funk et de superstar internationale.

J’ai revu ce concert hier avec exactement la même émotion. Je précise : je n’ai pas pensé une seule seconde à mon expérience de 1989 pendant le visionnage. C’était la même émotion, non pas le souvenir de cette émotion que j’aurais actualisé. Je ne m’en suis souvenu qu’après, des tremblements de plaisir etc. Ces images un peu passées, ces rouges surincandescents autour de la batterie de Sheila E., ce décor de fake cabaret, cette sublime version de Little Red Corvette, n’ont éveillé chez moi aucune nostalgie. Comme si la forme Prince avait la capacité de se créer illico en tous lieux et en tous temps, génération instantanée-éternelle, naissance sans fin*.

Expication partielle : Prince a toujours été intemporel, à la fois avant-gardiste et ringard, peu sensible au contemporain - ce qui est évidemment une manière d’être contemporain. Il échappe donc au business paresseux de la nostalgie. Et les Space Invaders ? Ils sont morts.

* Une précision : le passé a fait saillie une fois, mais sur un mode strictement cinématographique, à l’apparition de Mavis Staples, choriste fidèle de Prince disparue il y a cinq ans.